AURORAS CORPUS

Poèmes de l'immense nuit polaire

Minilivres Auroras Corpus.JPG
Livret Auroras Corpus

Pleine lune dans l’univers blanc

Derrière la vitre, j’écris

Les mots de buée

Que tu ne liras jamais

Nue
Je porte la robe faite du Grand Filet
Qui pendant des siècles a parcouru
La mer
Le ciel
Toutes les immensités
Cordage rêche, usé, mille fois rapiécé
Sur ma peau, sur mes pas
Sillage salé

Souvenirs qui ne sont pas les miens
Histoires à dormir debout
Toutes tissées, prises, emmêlées dans ces mailles
Et puis
Leurs baisers
Leurs mains
Leurs rires
Ici, au genou, leur silence adoré

Drapée dans cette étoffe vide
Lourde, toujours inachevée
Je ris et danse
Aux étoiles de mer
Filantes
Sur la banquise d’été

Ulu

Demi-lune

Rouge sang sur la neige

Ce soir le ciel est doux comme une fourrure de loup 

Je respire l’Univers 

Que reste-t-il de moi
Sinon une prière ?
Lumière anthracite
Qui ne s’attache à rien
Sauf, parfois, un récif souvenir
L’image d’un parfum
Tropical, éphémère
Qui tient dans ta main 

Je respire l’Univers 

Et me confonds, entière
Avec ce qui est là,
Cette couleur de pierre,

Nuit blanche étrangeté
Rivages scapulaires
Elliptiques voyages des rêves de marins
Rouge caresse à ton cœur
Que je tiens dans ma main 

Ce soir le ciel est doux comme une fourrure de loup

Tu viens ?

Méandres

Coquelicot de banquise

Abîmes silencieux

Renaissance exaltée

Tuck à la cheville

Sombrer

Fleurir

Mourir terrassée de trop de beauté

Saigner

Folir

A tout rompre

Sentir l’âme blanchir

Extatique

Condensée

 

Ne meurs jamais

Ne meurs jamais

Je suis le rayon de lune sur tes pas

Fugue tant espérée

Suspendue

 

Je ris de moi

Mille ans d’enfance

Toundra

Et j’aimerais que s’efface la trace de mes pas

Lorsque je viens vers toi

Transperce et luit
Lame de fond
De l’espace au Grand Blanc
Signe
Jaillissement
Parle, je t’entends
Et la chair est miracle
Tissée d’or
Oracle
Saigne, je t’attends
Dans ma bouche
Dans mes mains
Depuis le firmament
Achève et danse
Le souvenir présent
De l’aurore immense
Caresse, chatoyance
Du corps intensément
Lucide
Transparent
Vivant presque mort
Vibrant d’amour
Lance 

Transperce et luit
A l’ultime échéance
Le cri
L’enfantement
De la voix du néant

 

Échinoderme sacré

Et je deviens rivière

Posée sur le blanc

Fonte des glaces

Où j’accède à la transparence

La nudité première

 

Vois-tu

Malgré

Les guerres

 

Intacte

 

Résurgences sur la peau

Des rêves inavoués

Séculaires, rythmés au grand galop

Des troupeaux de rennes et

Des infinies migrations de baleines

Tandis qu’en silence brûlent

Les feux interdits

 

Alors seulement reste le sourire

De l’invisible victoire

Émergence blanche

Texture habitée

Ouverture

Liberté

En rêve
Et l’ours blanc arrive
A pas de loup 

Je porte la robe faite du Grand Filet
Alors il neige sur moi
Et la banquise s’ouvre
Volupté
Aux paupières ourlées d’or
Lisière de glace
Ulu
Où brûlent les feux interdits
Mots de buée 

Je me confonds entière
Et l’univers bascule
Dans une autre clarté
Où sentir l’âme blanchir
Est solstice d’été

Horizontale
Alors il neige sur moi
Et j’aimerais que s’ouvre la banquise
Pour que tu voies
Sous la surface
Le magma

Horizontale
Alors il neige sur moi
Et j’aimerais que s’effondre le ciel
Pour que tu entendes
Au-delà des astres
Le souffle

Horizontale
Alors il neige sur moi
Et j’aimerais que jaillisse l’océan
Pour que tu goûtes
Sur la peau
Le sel

 Horizontale
Alors il neige sur moi
Et j’aimerais que s’écartent les montagnes
Pour que tu sentes
Après l’hiver
La sève

 Horizontale
Alors il neige sur moi
Et j’aimerais que chutent les aurores
Pour que tu touches
Sur la surface
La lumière

 Verticale

 Arrive en kayak
Parce que déjà je t’adore,
Qu’aux portes de Sedna,
Les paupières ourlées d’or,
Je t’attends.  

Solstice est la frontière
Où le Kraken se tait
Aux abysses de moi 

Pure obscurité
Puis la faille 

Première lumière
Illusions de velours
Glaciale volupté 

Son œil me regarde
Plus bas n’existe pas  

 A la lisière de glace
Je me penche et te vois
En miroir

 Sirénien

 Et mon corps est le tien
Dans la transparence
Brute, limpide
Effroyablement noire
Où mon cœur palpite

 Je glisse sous ta peau
Pour cet instant d’ivoire
Luisante, renversée
Dans cette voie lactée

 Choir

Choir sans tomber
Juste sous les paupières

Sombrer

 Laminaires
Demi-lune aux épaves oubliées
Scaphandriers de bronze
Cadrans solaires

 Loin dessus
De l’air

 Loin


Loin dessus


Loin
Dessus
De l’air

 Mais
Remonter

 A la lisière de glace
Je m’approche et te vois
En miroir 

C’est moi

Toucher
Et l’Univers bascule dans une autre clarté
La carte se déploie
Sans route ni traverses
Encore
Mais luxuriante d’une infinie beauté
D’une inconnue tendresse

 Toucher
Et l’air devient lumière
Où je te reconnais enfin
Semblable, Humain,
Jumeau imparfait
Partage de matière
Où la conscience naît d’une unité de frères 

Donne moi la main

 Toucher
Rien n’est dit sur Terre
Mais tout est révélé
Et du Zéro au Un
Je ne crains plus ni Dieu, ni l’Enfer
A tes côtés
Et pourtant éphémère

68° Nord

 

Et dans son dos

Je dessine la carte

Des constellations oubliées

Complainte du phoque cendré

(sur inspiration et air de la «Complainte de la Blanche Biche»)

 

La mère et la fille ensemble vont au rivage

Tandis que l’une sourit et que l’autre soupire

C’est qu’elle porte au cœur un funeste présage

Que rien en son sein n’apaise ni ne retire

Sous ses longs cheveux noirs ici se dessinait

L’empreinte bleue et grise du grand phoque cendré

Et le regard baissé, pour son malheur chaque nuit

Dans l’océan glacé allait se transformer

Nuka prend garde

La lune est ronde

Nuka prend garde

La glace gronde

«C’est que, ma mère, je ne puis désormais plus fuir

Cette destinée rouge qui ce jour est la mienne

Dessous les flots lunaires disparaitre et partir

Sans jamais qu’à la berge on m’aime ni me retienne»

«Hier les chasseurs ensemble ont guetté et m’ont vu

Ils ont préparé filets, leurs flèches et harpons

Le pire d’entre eux, ma Mère, est mon frère Angaju

Son geste est vif et clair comme trait d’horizon»

Nuka prend garde

La lune est ronde

Nuka prend garde

La glace gronde

Assemblés le soir même tous au festin de chair

Ils festoient l’air léger, ils rient, ils boient

Et tandis qu’Angaju mange près de sa mère

Elle, soudain, le tient et murmure tout bas

«Angaju tu es bien le chasseur le plus fier

Mais prends garde dans le fjord car nage Nuka

Mon fils retiens donc ton harpon de fer

Ou bien dans la nuit ta sœur tu tueras»

Nuka prend garde

La lune est ronde

Nuka prend garde

La glace gronde

Mais Angaju se moque, il rit et n’en croit rien

«Ma Mère, vois-tu, bientôt les kayaks seront prêts

Les hommes sont armés, nous chasserons demain

Dès le soir pour attraper ce phoque cendré»

Sous le vent, sous les flots, sous la terrible clarté

Nuka s’enfuit, s’épuise, se débat et se cache

Mais derrière elle ensemble les chasseurs sont lancés

Dans l’écume blanche la vitesse efface leurs traces

Nuka prend garde

La lune est ronde

Nuka prend garde

La glace gronde

C’est son frère Angaju qui la voit le premier

Qui s’arme et de son geste le plus fort il envoie

Le harpon et le fer qui soudain rougeoient

Dans les eaux noires, l’éclair la vise elle est touchée

Hissée à bord, en joie, ensemble on la dépèce

Et son pelage bleu est vite retourné

Quand soudain apparaît, sous son beau sein doré

Dans l’immense tristesse, le cœur d’une déesse

Nuka prend garde

La lune est ronde

Nuka prend garde

La glace gronde

Sous ses longs cheveux noirs ici se dessinait

L’empreinte bleue et grise du grand phoque cendré

Et le regard baissé, pour son malheur chaque nuit

Dans l’océan glacé allait se transformer

Oïjha 2018 - reproduction interdite - Tous droits réservés

 

Réalisé dans le cadre de la résidence d’artistes « Le Bateau-Givre »

effectuée sur Le Manguier.

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