Cécile POZZO-DI-BORGO

Préfet, Administrateur supérieur

des Terres Australes et Antarctiques Françaises

Comment décrire l’Antarctique ? Comment exprimer par des mots ce sentiment si prégnant qui s’impose immédiatement à quiconque pose le pied, et à plus forte raison séjourne, sur les terres les plus méridionales de notre planète ? Ceux qui n’ont jamais eu cette chance peinent à se projeter dans cette expérience… ceux qui l’ont eue peinent à la raconter.


 

Ce vertige qui s’impose au premier regard porté sur le continent blanc, c’est avant tout celui d’un territoire unique. Unique par les conditions climatiques qui le confortent dans son image de bout du monde, unique par la biodiversité exceptionnelle qu’il abrite et l’intérêt scientifique majeur que celle-ci lui confère, mais unique aussi par son statut international sans équivalent. L’Antarctique, et c’est bien là le sens du Traité qui régit son statut, est le lieu privilégié d’une coopération internationale qui met au second plan les revendications territoriales pour penser et agir conjointement à la gestion de continent. En un mot, l’Antarctique est ce lieu où les revendications de chacun savent s’écarter au profit de l’intérêt de tous, fondé sur trois valeurs essentielles : la paix, la science et la protection de l’environnement.


 

Ce caractère unique et la difficulté qu’il y a à le représenter, c’est tout le sens du défi qu’entend relever "GAMMA – Grandir l'Art Moderne Méditatif en Antarctique", première exposition de la France sur le continent Antarctique. Par ce travail présenté en Terre Adélie, sur la base Dumont d’Urville, l’artiste Oïjha aspire à promouvoir une forme nouvelle de sensibilisation aux enjeux environnementaux de l’Antarctique, véritable mine d’or scientifique dans la démarche de compréhension de notre monde passé et futur. Oïjha s’attache aussi au sentiment qui anime l’humain face à cette immensité glacée. Ce travail démontre à tous points de vue une sensibilité qui révèle dans toute leur complexité les émotions que suscite le continent Antarctique. En recueillant les impressions des hivernants de la base Dumont d’Urville pour les intégrer à ce livret, Oïjha confère une dimension supplémentaire à ce qui n’est autre qu’une invitation poétique à voyager à travers les valeurs fondatrices de l’Antarctique.


 

Sur ce continent qui a déjà connu cinéma et littérature, photographie et récits en tous genres, l’art contemporain s’invite pour la première fois en Terre Adélie, dans une démarche courageuse et innovante que ce livret offre à vos yeux.

Yves FRENOT

Directeur de l'Institut Polaire Français

Paul-Emile Victor

 

14 février 2015 – C’est le jour de mon anniversaire et me voici à nouveau en Terre Adélie, foulant ce continent antarctique sur lequel je n’ai jamais vécu très longtemps, contrairement aux îles subantarctiques Crozet, Kerguelen ou Amsterdam où j’ai passé plus de 36 mois de ma vie pour y conduire des recherches sur la biodiversité de ces contrées isolées et hostiles. Hostiles car « l'homme n'est pas le bienvenu en Antarctique » disait l'explorateur Sir Ernest Shackleton. Pourtant, subantarctique et antarctique sont des territoires de passion qui font que lorsqu’on a eu la chance d’y séjourner on ne pense plus qu’à une chose : y retourner. C’est vrai pour les scientifiques comme pour les techniciens, les logisticiens, les hommes et les femmes qui oeuvrent chaque jour pour permettre aux bases scientifiques de fonctionner et de rendre possible cette utopie extravagante qu’est le Traité sur l’Antarctique : faire de ce continent un territoire réservé à la paix, à la science, et à la protection de l’environnement. Aussi, comme j’avais eu la chance de fêter mes 40 ans sur l’Ile Amsterdam, je suis heureux d’être à nouveau ici aujourd’hui, de communier en quelque sorte avec cet environnement si particulier, où le monde minéral et glacé accueille pourtant une luxuriance de vie, criarde et parfois... nauséabonde, malgré le froid mordant. Tous les sens sollicités !


 

Et voilà qu’au détour d’un chemin apparaît sur un rocher un disque d’or, lumineux sur ce gneiss sombre. Un poussin de manchot adélie encore recouvert de son duvet grisâtre fait une pause à côté de cette tâche lumineuse. Une incongruité dans cette nature à l’état sauvage ? Ou au contraire une manière de concentrer toutes les sensations ressenties en cet instant par le visiteur ? Je sais qu’Oïjha est passée quelques semaines auparavant et je connais l’utilisation que cet artiste fait, de manière récurrente et presque comme un leitmotiv, de l’or, la lumière faite matière. Avec ce clin d’œil ancré dans la roche, l’artiste a donc réussi son pari : communiquer avec le visiteur et évoquer avec lui la grandeur et la puissance de cet environnement polaire.


 

Alors, lorsque Oïjha est venu me voir, quelques mois plus tard, avec cette idée un peu folle de faire une exposition de ses œuvres à Dumont d’Urville – vous pensez, une population qui n’atteint pas les trente personnes en hiver, ça fait un peu maigre comme visiteurs potentiels pour une exposition, même temporaire… - j’ai dit oui tout de suite. Car en s’adressant directement aux hivernants de Terre Adélie, elle charge encore davantage le symbolisme de ses toiles qui deviennent à leur retour dans le monde civilisé de véritables ambassadeurs de ces régions polaires.

  • Facebook - White Circle
  • Instagram - Cercle blanc
  • LinkedIn - White Circle
  • Twitter - Cercle blanc
    Abonnez-vous au site!